Et pourtant, la lumière
L’an dernier, mon message de Pâques a fait le tour.
Vous avez été si nombreux à m’appeler, à m’écrire, à me croiser, sans oublier de me dire combien il vous avait touchés.
Je l’ai reçu avec une infinie gratitude.
Ce message parlait d’espoir.
D’une lumière que l’on choisit de garder, même quand tout autour vacille.
Et pourtant, en un an, tant de choses ont changé.
J’ai le sentiment d’un an déjà, et d’un an seulement.
Comme si le temps s’était étiré, et en même temps figé.
Comme si, pour continuer à tenir, j’avais appris à enfouir la douleur, à la laisser là, sans la regarder en face.
Nous sommes si forts pour cela, ici en Haïti.
À travers les épreuves, séismes, embargos, putschs, deuils, rapts,
nous avons appris à suspendre le temps.
À le tenir en l’air, malgré tout.
À continuer, même quand tout chavire.
Comme tous ici, on continu d’avancer.
Sans trop réfléchir parfois. En faisant. En portant. En tenant.
Parce qu’il le faut. Parce que la vie ne s’arrête pas.
Mais au fond de moi, quelque chose s’est fissuré. Puis brisé.
Pas seulement pour moi.
Mais parce que, autour de nous, trop de choses ont cédé.
Ce n’était pas de la naïveté.
C’était une croyance.
Une forme de confiance silencieuse.
L’idée que, malgré tout, il y avait encore un équilibre.
Que le mal existait, oui, mais qu’il ne pouvait pas tout emporter.
Qu’il y avait, quelque part, des limites.
Un socle.
Et que ce socle tenait.
Mais il y a quelque chose que l’on comprend seulement quand cela se rapproche.
Quand le kilomètre carré se resserre.
Quand le danger n’est plus une information, mais une présence.
Quand ce que l’on voyait à distance devient intime.
Ce n’est pas de l’indifférence.
Ce n’est pas du détachement.
Encore moins du je m’en fous.
C’est le moment où la perte devient réelle.
Où elle prend un visage, un lieu, une mémoire.
Où elle touche quelque chose de cher.
Et ici, nous sommes nombreux à porter cela.
Pour moi, ce moment a un nom.
Furcy.
Ce petit village de toute mon enfance.
Celui de nos vadrouilles, de nos vacances, de nos moments simples.
De nos rires, de nos silences, de nos partages.
Une communauté.
Et puis, en mai dernier…
Furcy a été attaquée.
Violée.
Brûlée.
Détruite.
Des centaines de paysans laissés à la rue, sans plus rien.
Des écoles, des églises, des dispensaires réduits à néant.
À quelle fin ?
Un autre territoire perdu.
Et cette douleur-là n’est pas que la mienne.
Elle appartient à tous ceux qui ont perdu un être cher, un lieu, une cabane, une maison, un lopin de terre qui était tout, un repère.
Un morceau d’eux-mêmes. Ou pour trop nombreux: tout.
Et c’est cela, aussi, qui me met en rage.
Qu’on ait pu me voler ça.
Qu’on ait pu nous voler cela.
Et pendant que j’écris ces mots,
au loin, une voix s’élève.
Un pasteur qui donne toute son âme dans un micro.
Un chant. Une prière.
Comme un rappel que, malgré tout,
la foi circule encore.
Que toutes ces cantiques,
tous ces actes de foi,
puissent continuer à porter,
à protéger,
à sauver notre Haïti.
Pour moi, la fissure, c’est Furcy qui s’est embrasé.
Pour un autre, c’est un foyer quitté de force.
Pour une autre, une mère éplorée.
Pour toi, c’est quoi ?
Trop de pertes.
Trop de mal.
Trop de bons écroulés.
Et pourtant, chacun porte sa fracture en silence.
Chacun avance, comme il peut.
Alors aujourd’hui, à l’approche de Pâques, je me suis demandé que dire ?que souhaiter ?
Que peut-on transmettre quand on est soi-même en attente d’un message ?
Je n’ai pas de réponse parfaite.
Mais peut-être que Pâques n’est pas seulement une promesse de renaissance.
C’est aussi une invitation à regarder en face ce que nous avons perdu.
À ne pas détourner le regard.
À reconnaître les fractures.
Parce que c’est là, peut-être, que commence quelque chose de plus vrai.
Une forme de foi différente.
Moins intacte, mais plus consciente.
Sans politiser, souhaitons la lumière à ceux qui peuvent encore nous guider hors du gouffre.
Longue vie à ceux qui construisent, qui tiennent, qui portent.
Et de la sagesse à ceux qui oublient que l’on ne s’élève jamais seul.
Alors, si je devais souhaiter quelque chose cette année, ce serait peut-être ceci.
Que les pluies de Pâques puissent venir laver les douleurs.
Celles que l’on voit, et celles que l’on tait.
Qu’elles apportent un peu de repos à ceux qui n’en ont plus.
Un peu de souffle à ceux qui tiennent encore.
Et pour ceux qui me lisent, ceux qui portent en silence, ceux qui ne savent pas toujours comment dire, que ces pluies puissent aussi toucher vos peines.
Qu’elles vous aident à trouver la voix.
À casser le silence.
Et, peut-être, à laisser naître, même doucement, un hymne de paix.
Un hymne d’amour.
De bénédictions.
De renouveau.
Quelque chose qui nous dépasse, mais qui nous relie encore.
Et que, sans bruit, sans éclat, sans une casse de plus, la lumière revienne.